Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Thème de l'année

Parole et violence – incidences

« Ne savons-nous pas qu'aux confins où la parole se démet, commence le domaine de la violence, et qu'elle y règne déjà, même sans qu'on l'y provoque[1]. »

Cette phrase de Jacques Lacan est un viatique pour le thème que nous proposons à l'étude, thème qui nous ramène aux fondements même de l'éthique psychanalytique et de la pratique clinique. Il y a lieu de les convoquer face aux glissements toujours plus alarmants de la modernité. Pensons notamment, à fleur d’actualité, à la dérive de réseaux sociaux prompts à honnir et parfois lieux de sommation d'exactions violentes ; à la parole politique « décomplexée » mâtinée de cynisme capitaliste. Endoctrinement fanatique et enseignement du mépris, violence urbaine aveugle et rejet de la différence, conflits armés, destruction de la biodiversité et migrations forcées s’ajoutent au tableau.

Le quotidien du clinicien, qu'il soit intervenant du champ soignant, psychologique ou éducatif, ne peut manquer de nouer ce qui s'impose dans le fait social avec la pratique du singulier. Comment traiter les incivilités et la violence dont font preuve certains enfants et adolescents ? Comment faire avec la souffrance que génèrent les idéologies managériales du travail ? La clinique des passages à l'acte et des actes suicidaires, celle des toxicomanies ou encore de la psychopathie sont également au centre des préoccupations. Face aux forces de déliaison à l’œuvre, il revient au praticien d’aiguiser le souci éthique, et de maintenir les conditions d'humanité au un par un. L'enjeu est sérieux, à l'heure où religion et transhumanisme s'annoncent comme solutions d'avenir.

La psychanalyse est ici convoquée pour l'articulation serrée qu'elle fait valoir entre parole et violence, les incidences réciproques qui les lient, toutes deux étant fixées au fait langagier. Il nous faudra pour cela cerner ce que ce terme de violence recouvre et dégager des distinctions opératoires entre violence, agressivité et haine.

Freud n'a pas fait l'économie de la question, tant dans ses cures où il constate le déploiement de la réaction thérapeutique négative et de la pulsion de mort que dans son époque à laquelle il offre ces deux textes majeurs que sont Psychologie des masses et Le Malaise dans la culture. L'Homme aux rats est quant à lui texte d'une cure qui cerne l’agressivité au centre de toute névrose, la haine silencieuse au cœur du symptôme, non sans aperçu sur le scandale du sexe.

Avec Lacan, la question prend un tour nouveau, s'initiant dès « Fonction et champ de la parole et du langage » et se prolongeant dans la formalisation des discours. Pour Lacan, la rencontre de l’humain avec le langage relève d’une effraction : la prise du petit être dans le langage constitue le trauma premier qui se marque d’une perte dans le vivant tout en ouvrant la voie à l’émergence du sujet. Lacan fait du signifiant auquel « s'apparoler » le vecteur d'une halte à la jouissance, mais il souligne qu’il est également véhicule de la jouissance. Thèse que les injonctions surmoïques du discours moderne ne peuvent démentir, pas plus que ne le peuvent les faits hors discours de la psychose, ou encore ceux de la passion amoureuse lorsqu'elle vire à l'insulte. Hors dialectique du désir, la violence se révèle comme envers de la parole et du langage.

C’est ici qu’il nous faut repérer comment, aux ravages que portent dans la civilisation le Discours du Maître et son rejet capitaliste, le Discours Analytique autorise une issue. Pour limiter et faire reculer les jouissances nocives, la psychanalyse et les pratiques qui s’en déploient s’appuient sur la parole et ses effets. Quelle est la spécificité de son approche au sein du grand marché des offres de parole ? L’analyse fait place au dire. Devant l’impossible, l’innommable, l’indicible, dire, c’est faire autrement que parler : cela fonde l’enjeu éthique de l’expérience de parole que propose la psychanalyse. C’est au frayage de cette voie que nous vous invitons cette année avec le choix de ce thème.

  1. Lacan J., « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 375.

Références bibliographiques

Vous pouvez consulter ci-dessous la bibliographie nationale. Vous pouvez la retrouver, ainsi qu'une bibliographie plus retreinte propre au CCPSO, au format PDF en cliquant sur les liens.

Concernant Freud sont indiquées les éditions courantes (il existe souvent des éditions de poche plus récentes). Tous les textes se trouvent aussi dans les « œuvres complètes » en français et dans des éditions électroniques. En ce qui concerne Lacan sont indiquées les éditions du Seuil, sauf pour la Conférence à Baltimore.

FREUD Sigmund
« Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’Homme aux rats) », 1909, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 199-253.
« Actuelles sur la guerre et la mort » in Actuelles sur la guerre et la mort, et autres textes, 1915, Paris, PUF, Quadrige, 2012, p. 1-33.
« Nous et la mort », ibidem, p. 33-49.
« Pourquoi la guerre ? Correspondance avec Einstein », 1933, ibidem, p. 56-75.
« Criminels par conscience de culpabilité », 1915, Œuvres complètes, Paris, PUF, 2002, tome XV, p. 38-40.
« Morale sexuelle civilisée et la nervosité moderne », 1908, La Vie sexuelle, Paris, PUF, p. 26-46.
« Pulsion et destin des pulsions », 1915, Métapsychologie, Gallimard, Idées, p. 11-44.
Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, Paris, PUF, Quadrige, 2010, particulièrement chapitre VII (Identification), IX et X.
Le Malaise dans la culture, 1930, Paris, PUF, Quadrige, 2015 (Particulièrement chap. VII : surmoi).
« Contribution à la discussion sur le suicide », 1910, Résultats, Idées, Problèmes, tome 1, Paris, PUF, 1984, p. 131-132.
« Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre » (1919), ibidem, p. 243.
« Ephémère destinée », 1915, ibidem, p. 233.
« Dostoïevski et le parricide », 1928, Résultats, Idées, Problèmes, tome 2, Paris, PUF, p. 162-180.
« Actions compulsionnelles et exercices religieux », 1907, in Névrose, Psychose et Perversions, Paris, PUF, 1973, p. 133-142.
« Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », 1920, ibidem, p. 245-270.
« Le problème économique du masochisme », 1924, ibidem, p. 287-297.
« un enfant est battu », 1919, ibidem, p. 219.
« Au-delà du principe de plaisir », 1920, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1979, p. 7-82.
« Le moi et le ça », 1923, ibidem, p 177-234, 3e partie (moi, surmoi...) et 4e partie.
Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2009 : proton pseudos et autres textes sur le trauma
Les cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1993
L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, Paris, Gallimard.
L’avenir d’une illusion, PUF, Collection quadrige, 2013, Paris.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980, 2e partie le « cas Aimée » (passage à l’acte).
« Motifs du crime paranoïaque : le crime des « sœurs Papin », ibidem, 1933, p. 396.
- Ecrits
« Au-delà du principe de réalité », p. 73-92.
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », p. 93-100.
« L'agressivité en psychanalyse », p. 101-124.
« Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », p. 125-149.
« Propos sur la causalité psychique », p. 151-193
« Fonction et champ de la parole et du langage », p. 237-322.
« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », p. 369-380.
« La direction de la cure et les principes de son pouvoir », p. 585-645.
« Kant avec Sade », p. 765-790.
« Subversion du sujet et dialectique du désir », p. 808.
« Variantes de la cure-type », p. 323-362.
« D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », p. 531-583.
- Autres écrits
« Prémisses à tout développement possible de la criminologie », p. 121.
« Introduction à l'édition en langue allemande des Écrits », p. 553-559.
« Radiophonie », question V, p. 431-440, p. 127.
« L’Étourdit », p. 449 (ou Scilicet 4).
« Télévision », question V, p. 529-534.
- Conférences
Communication et discussions faite au Symposium international du John Hopkins center à Baltimore, 21 octobre 1966, inédit, site de l’Ecole Lacanienne de Psychanalyse, Lacan - pas tout Lacan, lien : http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1966-10-21.pdf
La troisième, lien : http://www.valas.fr
La conférence sur le symptôme à Genève, lien : http://aejcpp. free.fr/lacan
- Le Séminaire 
Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, sur la notion d’acte et de parole, p. 126-127, 254, 264, 272, 289-294.
Le Séminaire, livre V, Les Formations de l'inconscient, Paris, Seuil, 1998 : leçons XXVII (Agressivité chez l’obsessionnel), XVIII.
Le Séminaire, livre VII, L'Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986 : le problème de la sublimation dans les leçons VII, VIII, I, et le paradoxe de la jouissance dans les leçons XII, XIV, XV, XVI XVII et XVIII.
Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004 : leçons VIII, IX (passage à l’acte et acting out) et XXIII (chap 3).
Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973 : leçon XIV.
Le Séminaire, livre XVII, L'Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991 : leçons I, II (tyrannie du savoir), III, IV (4e partie), V (jouissance de la chatouille à la flambée d'essence), VII (impératif catégorique, p. 119-121), VIII (chap. 1 et 2, castration, meurtre du père).
Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975 : leçons VIII, IX et X, XI (p. 110, 132-133 sur la haine).
Ouvrages collectifs de psychanalyse
« Liaisons et déliaisons selon la clinique psychanalytique », Revue Champ lacanien, N° 19.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Mensuel de l’EPFCL, no 104, p. 25-64.
« Traumatismes, cause et suites », Actes des journées de l’EPFCL, décembre 2004.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Actes de la journée d’étude du pôle 5, Rodez, 2015.
Benslama F. (sous la direction de), L’Idéal et la cruauté – Subjectivité et politique de la radicalisation, éditions lignes, 2016.
Christien-Prouet C. (sous la direction de), Effraction de la pudeur : Quand la violence politique fait ravage, Toulouse, Érès, 2016.
Autres références psychanalytiques (par auteur)
Aichorn A, Jeunesse à l’abandon, 1925, Toulouse, Privat, 1973.
Alexander F., Staub H., Le criminel et ses juges, 1928, Paris, Gallimard, 1938, Collection psychologie.
Askofaré S., Sauret M.-J., « Clinique de la violence. Recherche psychanalytique », Psychopathologie du travail, Cliniques Méditerranéennes, no 66, 2002, p. 241-260.
Aulagnier P. , La violence de l’interprétation, Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1986.
Benslama F., « Un furieux désir de sacrifice », Le Surmusulman, Paris, Seuil, 2016, ou Essais points, 2018.
Bergeret J., La violence fondamentale, Paris, Dunod, 1984.
Ferenczi S., « réflexion sur le traumatisme », Psychanalyse IV et autres textes sur le traumatisme, Payot éd.
Hirigoyen M.-F., Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Julien P. , L’étrange jouissance du prochain. Éthique et psychanalyse, Seuil, 1995.
Soler C. , « Lalangue, traumatique », dans Revue des Collèges de Clinique psychanalytique du Champ Lacanien n°7 - Trauma et fantasme, mars 2008.
Winnicott D. W. 1975. « La crainte de l’effondrement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 11, Paris, puf.
Winnicott D. W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
Références Philosophiques
Adorno Th. W., Modèles critiques, Paris, Payot, 2003.
Althusser L., « L'avenir dure longtemps », Stock/IMEC, nouvelle édition.
Arendt H., « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal », Les Origines du totalitarisme, Paris, Quarto Gallimard, 2002, p. 1015-1305.
Arendt H., Du mensonge à la violence : Essais de politique contemporaine, 1969-72, Paris, Pocket, 2002.
Arendt H., La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
Benjamin W., « Critique de la violence », Œuvres I, Folio, p. 210-243
Blanchot M., L’Entretien infini, Gallimard, 1942
Derrida J., L’écriture et la différence, Paris, Le Seuil, 1967.
Engels F., Le Rôle de la violence dans l’histoire, (1887-1888), Paris, Éditions sociales, 1976.
Hagège C., Les religions, la parole et la violence, Paris, Odile Jacob, 2017.
Heidegger M., Acheminement vers la parole, Trad. de l'allemand par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier et François Fédier, Collection Classiques de la Philosophie, Gallimard 1976.
Gracian B. : « Le précipice de la vie », Le Criticon, tome 1, Éditions Allia.
Le Goff J.-P. , La barbarie douce, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Levinas E., L’éthique et l’infini, Paris, Fayard, 1996.
Nietzsche F. W., Généalogie de la morale (1887), 2e dissertation (violence de la dette), Gallimard, 2006, Collection Folio plus philosophie.
Nietzsche F. W., Ainsi parlait Zarathoustra (1885), GF Flammarion, 1996.
Searles H., L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, Paris, 1977.
Sibertin–Blanc G. (sous la direction de), Violences, anthropologie, politique, philosophie, Euro Philosophie Éditions, 2017, ou version téléchargeable.