Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Identité et identifications

La question de l’identité préoccupe, plus que jamais. Le lien social dominant et ses effets de massification, voire de mondialisation, pousse dans le même temps à l’affirmation des différences, et parfois de façon outrancière. Si l’identité est singulière, elle s’obtient des identifications, plurielles, organisées dans une diffraction toute imaginaire qui aliène le sujet à l’Autre. Pour Lacan, l’identification « nous suggère de chercher le sens de toute identité, au cœur de ce qui se désigne par une sorte de redoublement de moi-même » et c’est dans ce moi-même « que s'engouffrent, après le moi, le toi, le lui, le elle, le eux, le nous, le vous(1), […] ».


Pour Freud, l’identification est la première manifestation de l’attachement affectif, elle conduit le sujet à s’assimiler à l’objet d’amour. L’identité forgée par le processus d’identification laisse entière la question de l’existence d’une identité propre au sujet car les identifications sont toujours de l’Autre. Freud a tenté d’ordonner la trame de la diversité des identifications en distinguant trois modes. La première est l’identification primordiale au père, celle d’avant tout lien objectal, préœdipienne. La valeur de cette identification est capitale car elle ruine toute conception théorique qui tend à faire de la mère le premier objet du désir, l’objet naturel du désir de l’enfant. La relation mère-enfant est fondamentale par la façon dont l’enfant se nourrit de lalangue que lui parle sa mère. Lacan interprète la première identification freudienne comme incorporation signifiante d’où procède le désir. Il nomme le défaut de cette identification forclusion du Nom du Père qui se révèle dans les ratés de l’humanisation du désir comme désir de l’Autre. Le second mode d’identification s’inscrit pour Freud dans le registre œdipien, il se fonde sur un trait singulier emprunté à l’objet investi par la libido. C’est le fameux einziger Zug, trait unaire auquel Lacan a réservé un sort magistral dans son enseignement, notamment dans l’abord de la jouissance du symptôme liée aux identifications inconscientes. Enfin, Freud définit l’identification hystérique, non plus à l’autre comme objet de désir, mais identification à sa disposition à l’égard du désir. Lacan s’en saisit pour écrire le discours hystérique comme lien social fondé sur le désir de désir et pour renouveler l’abord de la névrose comme aliénation du désir au désir de l’Autre. En explorant d’autres modalités d’identification que celles dégagées par Freud, en particulier l’identification au symptôme à l’issue d’une cure, Lacan a laissé une question toujours vive. L’identification au symptôme de fin de cure laisse penser que l’identité la plus singulière et la plus assurée qui peut s’atteindre une fois défaites les identités d’emprunt ne concerne pas seulement le sujet inconscient, c’est-à-dire le sujet supposé par les signifiants qui le représentent. Elle touche à l’être du sujet. Être en défaut dans la chaîne signifiante qui fait le sujet toujours évanescent, en syncope ; être en excès dont rend compte sa jouissance dans le symptôme.

Cette question de l’identification se décline de façons cruciales dans la clinique car elle convoque le psychanalyste dans son acte. Pour tel sujet mélancolique qui ne peut se reconnaître que comme un objet indigne d’exister et qui est toujours prompt à en débarrasser le monde par son suicide, quelle intervention le psychanalyste peut-il proposer pour en déjouer l’issue fatale ? Pour tel autre qui assume une identité glorieuse dans le délire d’une mission impossible à laquelle il ne peut se soustraire, comment la réponse de l’analyste peut-elle assouplir son aliénante soumission ? Enfin, pour celui en prise avec sa névrose et ses identifications hystoriques qui ravivent le mal qu’elles sont censées apaiser : son défaut d’être, comment l’interprétation analytique parvient-t-elle à restituer au manque-à-être sa pleine fonction à l’égard du désir ?

Ainsi, ce thème « Identité et identifications » convoque de nombreuses questions tant cliniques que théoriques et inscrit le travail des participants au plus près des enjeux éthiques à examiner au regard de la mise en question et de la transformation des liens sociaux contemporains.

  1. Lacan Jacques, Le Séminaire, livre IX, « L’Identification », inédit, leçon du 15 novembre 1961.

Références bibliographiques du collège

FREUD Sigmund
- Psychologie des foules et analyse du moi (1895) :
« L’identification », Ch. VII.
« État amoureux et hypnose » Ch. VIII.
« Un degré de développement du moi, l’idéal du moi » Ch. XI.
- Le moi et le ça (1923) :
« Le moi, le surmoi et l’idéal du moi », Ch. III.
LACAN Jacques
- Écrits :
« Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 171-172.
« La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 628, 635-640.
« Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 808-809 et p. 826.
« Remarque sur le Rapport Daniel Lagache » Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 667-683.
- Le SĂ©minaire :
Livre V, les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, leçon du 4 juin 58, Ch. XXIV, p. 423-438.
Livre VIII, Le Transfert, Paris, Seuil, 1991, leçon du 7 juin 1961, Ch. XXIV, p. 401-418.
Livre IX, « L’identification », inédit, leçons des 13 décembre 61, 17 janvier 62, 21 février 62, 7 mars 62, 14 mars 62, 28 mars 62, 20 juin 62, 27 juin 62.
Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, leçon du 24 juin 64, Ch. XX, p. 237-248.
Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, leçon du 18 février 70, Ch. VI, p. 99-115.
Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007, leçon du 20 janvier 71, ch. II p. 23-37.
Livre XIX, …Ou pire, Paris, Seuil, 2011, leçon du 10 mai 72, Ch. XII, p. 167-179.
Livre XXI, « Les non dupes errent », inédit, leçon du 11 juin 74.
Livre XXII, « RSI », inédit, leçons du 18 mars et du 15 avril 75.
Livre XXIV, « L’insu que c’est de l’une bévue », inédit, leçon du 16 novembre 76.
- Autres Ă©crits :
« Préface à L'éveil du Printemps de Wedekind », Autres écrits, Paris, Seuil, p. 561-563.
SOLER Colette
« L’identité de séparation » ; « l’identification au symptôme ; ou…pire » ; « l’identité de fin, ses apories » », Lacan, l’insconscient réinventé, PUF, 2009, p. 92-123.
Autres références
« L’identité en question dans la psychanalyse », Revue de psychanalyse champ lacanien, N°6, mars 2008.
« Le clivage du sujet et son identification », Scilicet nos2/3, Paris, Seuil, 1970.
« Crises des identités sexuées », dans Les réalités sexuelles et l’inconscient, EPFCL, 2006, p. 321-344.

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
« La déformation dans le rêve » (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1999.
« Dora » (1905), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1993.
Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), Paris, Folio Essais, 1992.
Totem et tabou (1913), Paris, PBP, 1965
« Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« On bat un enfant » (1919), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
« Psychologie collective et analyse du moi »(1921), Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1970.
« Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 1970.
Malaise dans la civilisation (1930), Paris, PUF, 1971.
Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1933), Paris, Gallimard, 1984.
LACAN Jacques, Autres écrits (Paris, Seuil, 2001) 
« Les complexes familiaux » (1938)
« Préface à L’éveil du Printemps de Wedekind » (1974)
« Télévision » (1974)
LACAN Jacques, Ecrits (Paris, Seuil, 1966) 
« Propos sur la causalité psychique » (1946)
« L’agressivité en psychanalyse » (1948)
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949)
« L’instance de la lettre dans l’inconscient » (1957)
« La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958)
« Subversion du sujet et dialectique du désir » (1960)
« Remarque sur le rapport de Daniel Lagache » (1960)
« D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1957-1958)
LACAN Jacques, Inédit 
« La troisième » Conférence au 7ème Congrès de l’École freudienne de Paris à Rome en 1974.
« Le symptôme » Conférence à Genève le 4 octobre 1975.
LACAN Jacques, Les Séminaires 
Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique (1954-1955)
Livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958)
Livre VI, Le désir et son interprétation (1958-1959)
Livre VIII, Le transfert (1960-1961)
Livre IX, « L’identification » (1961-1962), inédit.
Livre X, L’angoisse (1962-1963)
Livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse (1963-1964)
Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse (1969-1970)
Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant (1970-1971)
Livre XIX, …Ou pire (1971-1972)
Livre XX, Encore (1972-1973)
Livre XXI, « Les non dupes errent » (1973-1974), inédit
Livre XXII, « RSI » (1974-1975), inédit
Livre XXIV, « Linsu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » (1976-1977), inédit
SOLER Colette
Lacan, l’insconscient réinventé, PUF, 2009, p. 92-123.
« La querelle des diagnostics », cours 2003-2004, Collège clinique de Paris.
Autres
Lévy-Strauss C., L’identité, Paris, Grasset, 1991.
Pessoa F., Le livre de l’intranquillité, « Fragment 193 », Paris, Christian Bourgois, 2000.
« L’identité en question dans la psychanalyse », Revue de Psychanalyse du Champ lacanien, N°6,
mars 2008.
« Crises des identités sexuées », dans Les réalités sexuelles et l’inconscient, EPFCL, 2006, p. 321- 344.