Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Infortunes de l’amour : clinique de l’envie et de la jalousie

On sait les démêlés de l’amour et du désir. Ni les commandements des religions, ni les sublimations courtoises médiévales, ni les rêveries de mai 68 n’auront su en résoudre les paradoxes et apories.

Certes l’animal peut offrir l’image d’un amour absolu, mais quelle part y prend-il ? L’humain, quant à lui, a la charge de parler, ce qui change son rapport au monde, et plus particulièrement à l’autre et à la jouissance. C’est pour expliquer cela qu’il y a des mythes. Ainsi, Éros serait né des avances faites par Pénia (la pauvreté/le manque) à un certain Poros (la richesse/l’expédient) enivré lors d’un banquet en l’honneur d’Aphrodite, déesse de la beauté. De là s’origineraient les infortunes de l’amour, qui se déclinent à l’infini. D’autres figures mythologiques évoquent les effets de tourments amoureux moins directement liés aux avatars de la demande et du manque. À chacun de se reconnaîre dans ces histoires, à moins de se référer à des propositions plus contemporaines allant des gènes aux phéromones ! Il n’empêche que ces dysharmonies des rapports humains participent d’une clinique que nous allons plus particulièrement aborder cette année, celle de l’envie et de la jalousie.

La rivalité n’est pas l’apanage de l’être parlant alors que l’envie et la jalousie relèvent des passions humaines. Elles y figurent parmi les plus représentées, bien que communément niées et déconsidérées. Il est cependant improbable d’y échapper dès lors qu’on se réfère au lien social, tout au moins à la présence de l’autre.

L’envie se resserre sur l’objet que semble receler le prochain. Pensons à cette observation rapportée par saint Augustin et plusieurs fois commentée par Lacan : celle d’un jeune enfant qui ne parle pas encore et qui contemple, pâle et le regard amer, son frère de lait.

La jalousie a un empan plus vaste qui peut toucher à la personnalité jusqu’à ses racines les plus intimes. Certes on peut être jaloux d’un ou d’une autre, corps et âme. L’étymologie[1] nous dit justement le zèle mis à défendre l’objet, à la croisée de l’amour et du désir : les enjeux du rapport fraternel, l’infortune conjugale, les aléas du lien amical en donnent les fréquentes coordonnées. Mais aussi, on peut être jaloux de ce qu’on ne veut pas ou ne peut pas partager. De cela la cassette de l’avare est une métaphore faible : l’or ne comptabilise pas tout du singulier de l’existence, fût-il le plus ténu.

Sigmund Freud et Jacques Lacan ont l’un et l’autre abordé ces deux penchants humains : Freud à propos des rivalités oedipiennes et de la paranoïa, Lacan à propos de l’objet du désir et de la répartition des jouissances. Car l’envie et la jalousie s’avèrent constituantes de la clinique : psychiatrique depuis les classifications des aliénistes du xixe siècle, mais aussi psychanalytique. Si ces passions participent en général du « malheur banal », comme dirait Freud, elles peuvent aussi aller au pire et motiver des réactions agressives, violentes, voire meurtrières. Cela on le sait, on l’expérimente et on le voit ou l’entend : à divers degrés cela fait partie du quotidien des individus, des couples, des familles et des institutions, quelles qu’elles soient – bref de la vie en société.

C’est dire que l’envie et la jalousie participent des expressions du narcissisme et du moi, du fantasme et parfois du délire. Nous aurons au fil du travail de l’année à éclaircir ces composantes subjectives, mais aussi à en distinguer ce qui fait socle de jouissance et qui ne peut entrer dans aucun commerce avec l’autre. En effet, il y a pour chacun une jalousie essentielle qui le fonde et l’attache à sa part de jouissance singulière. Et il convient sans doute de saisir quelque chose de ce dernier point, qui n’est pas pour rien dans ce qui oriente une vie.

  1. Jaloux : famille du gr. zêlos « empressement ».

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, PUF, 2010.
« Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa » (1911), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, partie III, pp. 304-324.
Totem et tabou (1912), Paris, Payot, 1947
« Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 81-105.
« Deuil et mélancolie » (1916), Métapsychologie, Paris, PUF, 2010
« Un souvenir d’enfance de ‘Poésie et vérité’ » (1917), L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.
« Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Au-delà du principe de plaisir » (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), partie VII, ‘L’identification’, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1922), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 271-281. 
« Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« La négation » (1925), Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, partie II pp.135-139.
« Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 123-132.
Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Paris, PUF, 2011
Malaise dans la civilisation (1930), chap. V, VI, VII, Paris, Payot, 2010
« Sur la sexualité féminine » (1931), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, partie VIII pp.265-268.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980.
- Ecrits
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.
« L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 101-124.
« Sur la théorie du symbolisme d’Ernest Jones », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 697-717.
« Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 725-736.
« Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Autres écrits
« Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 23-84. (notamment : partie 2. Le complexe de l’intrusion)
« L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p.466.
« Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966
- Autres textes
« Quelques réflexions sur l’égo », Le coq héron, N°78, 1980, pp.3-13.
- Le Séminaire 
Le Séminaire livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, leçon du 05 mai 1954
Le Séminaire livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, leçon du 25 mai 1955
Le Séminaire livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, leçons des 30 novembre 1955, 11 janvier 1956, 15 février 1956.
Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, leçons du 21 novembre 1956 au 16 janvier 1957.
Le Séminaire livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, leçons des 18 décembre 1957, 23 et 3O avril 1958, et du 14 mai au 2 juillet 1958.
Le Séminaire livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de la Martinière, 2013, leçon du 17 juin 1959.
Le Séminaire livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, leçon du 18 mai 1960.
Le Séminaire livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, leçons des 1 et 8 mars 1961.
« L’identification », séminaire inédit, leçons des 14 mars 1962 et 20 juin 1962.
Le Séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004
Le Séminaire livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.131.
« L’objet de la psychanalyse », séminaire inédit, leçons du 27 avril 1966 au 22 juin 1966.
Le Séminaire livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 11 décembre 1968.
Le Séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, leçon du 20 mars 1973.
« Les non-dupes errent », séminaire inédit, leçon du 11 juin 1974.
« RSI », séminaire inédit, leçon du 15 avril 1975.
Autres références
Aparicio S., « Destins freudiens de l’envie et de la jalousie », La lettre de l’enfance et de l’adolescence, N° 62, Jalousie et envie, Érès, 2006
Assoun P.L., Leçons psychanalytiques sur la jalousie, Paris, Anthropos, 2011.
De Camy C., « Courte introduction sur la jalousie », Mensuel 99, EPFCL-France.
Clinique de la vie amoureuse – Actes des journées nationales de l’EPFCL, juillet 2003.
Klein M., Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1978.
Léger C., Chapitre sur l’Imaginaire in Lacan, Philosophie présente sous la direction de G. Miller, Bordas, Paris, 1987, pp. 31-57.
« L’objet a de Lacan – Incidences cliniques, Conséquences techniques », Revue de psychanalyse Champ Lacanien, N°5, juin 2007.
Mack Brunswick R., « Analyse d’un délire de jalousie », Féminité mascarade, études psychanalytiques, Hamon M.C. dir., Paris, Seuil, 1989.
Menès M., La névrose infantile, un trauma bénéfique ?, Paris, Ed. du Champ lacanien, 2006.
Menès M., L’enfant et le savoir, Paris, Seuil, 2012.
Porge E., « Le transfert à la cantonade », Littoral 1986, 18 : 5-16.
Segal, H., Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, Paris, PUF, 1969.
Soler C., Déclinaisons de l’angoisse, Cours 2000-2001, Documents du Champ Lacanien, EPFCL-France.
Soler C., « Qu’est-ce qui nous affecte ? », Cours 2010-2011, Paris, Éditions du Champ Lacanien, pp.116-126.
Soler C., Les affects lacaniens, Paris, PUF, 2012.
Références dans la littérature
Saint Augustin, Confessions, Paris, Flammarion, 1993.
Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Paris, Folio Gallimard, 1976.
Ernaux A., L’occupation, Paris, Gallimard, 2008.
Euripide, Médée, Paris, Payot/Rivages, 1997.
Genet J., Les bonnes, Paris, Folio Gallimard, 2001.
Millet C., Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2008.
Proust M., A la recherche du temps perdu, chap. V « La prisonnière », Paris, Gallimard, 1995.
Racine, Phèdre, Paris, Folio Gallimard, 1995.
Racine, La thébaïde ou Les frères ennemis (1664), Paris, Folio Gallimard, 2010.
Rousseau J.-J., Confessions, Paris, Folio Gallimard, 2009.
Shakespeare W., Othello, Paris, Folio Gallimard, 2001. (On retrouve le thème de la jalousie dans bien d’autres pièces de Shakespeare)