Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

«  Envie-Jalousie: incidences cliniques »

par Christophe Charles

Polynice à son frère Etéocle :
Et moi, je ne veux plus, tant il m’est odieux,
Partager avec toi la lumière des cieux

La thébaïde ; Racine

Freud met en évidence la jalousie infantile ce dont témoigne l’Œdipe. Il repère dans les rêves et les symptômes de ses analysants adultes, le retour du refoulé d’une jalousie infantile. Il s’agit toujours d’une relation à trois, relation de rivalité, où l’objet perdu, supposé joui par un autre semblable, est le centre des intérêts subjectifs du jaloux. Que devient cette jalousie infantile refoulée ? Un des destins de cette jalousie, décrit en 1921, dans Massenpsychologie, est la transformation en son contraire: le sujet s’attachera alors à faire du lien avec l’autre, à privilégier justice et égalité au nom d’un idéal. Mais paradoxalement cette jalousie peut être pour certains sujets aussi recherchée. Elle devient la condition du désir et de la jouissance du sujet, comme dans ce que Freud nommait « l’amour pour la putain ». La jalousie peut aussi être du domaine délirant comme dans la psychose paranoïaque : La jalousie amoureuse correspond alors à un dérèglement de l’imaginaire. Le délire de jalousie porte sur la négation « j’aime cet homme » pour donner « ce n’est pas moi qui aime cet homme, c’est elle… » Cette jalousie du paranoïaque est une maladie d’amour où l’accent est mis par Freud sur l’homosexualité refoulée et où le choix d’objet est celui de son semblable.

Lacan nous permet de faire un pas supplémentaire. Tout d’abord, le sujet se trouve contraint à assumer (ou non) sa division avec son entrée dans le langage. La problématique du manque et de perte de jouissance entre dans la constitution de l’objet a, objet cause de désir et non objet de désir. Ensuite, c’est dans le miroir qui est le lieu de la constitution du moi, que Lacan repère la nature paranoïaque de la connaissance humaine, pour tout sujet, lieu de la pure tension imaginaire, duelle entre moi et l’autre. Dans son article « l’agressivité en psychanalyse » Lacan met l’accent sur le fait que « le moi n’est jamais réductible à son identité vécue ….ainsi le sujet n’a-t-il accès à la connaissance de son moi que de façon paranoïaque, dans les négations fondamentale, mises en valeur par Freud dans les trois délires, de jalousie, d’érotomanie et d’interprétation » Remarquons que Lacan évolue au cours de son enseignement concernant l’envie et la jalousie. Il revient à de nombreuses reprises sur la fameuse scène de l’invidia de St Augustin. Est-ce là du registre de la jalousie ou de l’envie ? Il insistera sur la pâleur du visage de l’infans (qui n’a pas encore accès à la parole), à la vue de son puîné appendu au sein de sa mère : image à proprement mortelle. Lacan parle sur ce point précis de l’invidia, qui indique l’envie, la malveillance, voire la haine, l’hostilité, le mal voir, celui du mauvais œil qui regarde à l’envi le bonheur de celui qui possède ce dont il est fondamentalement, lui, privé dans le réel.

L’envie nous dit Lacan dans le séminaire XI, fait « pâlir le sujet devant l’image d’une complétude qui se referme ». L’enfant réalise dans un mouvement identificatoire, ce qu’il a perdu. Il reprend ce point clinique précieux et précis, plus tard dans le séminaire XX (Encore) parlant de cette jalouissance, jouissance haineuse, qui s’imageallisse du regard de l’enfant. C’est le noyau constitutif du sujet dans son rapport au prochain. Il s’est constitué à partir de cette perte de Jouissance. C’est son plus intime-exclu. Cela touche à la question du semblable, du différent dans le même. La jalouissance augustienne concerne ce qu’il y a de foncièrement vital et mortifère dans le rapport à l’autre. Y aurait-il là à repérer un moment décisif, inaugural qui engage le sujet soit du coté de la jouissance, voire de la haine, soit du côté du manque éprouvé et donc du désir ? L’envie est du registre de la relation duelle sans la médiation possible d’un tiers pacifiant. La question de sa survie peut en passer par la destruction de l’autre, voire de lui-même… tel les deux frères rivaux, maudits, Etéocle et Polynice. En ce qui concerne la jalousie, le chiffre trois est requis , le drame convoque l’ amour pour un objet constitué, que le sujet considère comme lui étant dû, et qui lui est ravi par un rival. On se posera la question de savoir si la jalousie telle que la décrit Freud dans la psychose paranoïaque a rapport ou non avec cette jalouissance dont nous parle Lacan.

Mais peut-on parler de l’envie et de la jalousie sans s’intéresser à la question du rapport discordant des hommes et des femmes à la jouissance et au désir? Lacan nous y invite, particulièrement dans son séminaire Encore. Il nous affirme avec Freud que les femmes sont plus jalouses que les hommes : « C’est dans la nature d’une femme d’être jalouse » nous dit Lacan, qui précise « dans la nature de son amour » dans la leçon du 11 juin 1974 (Les non dupes errent) La jalousie féminine serait elle alors plus encline à verser dans la pente du ravage, voire de l’envie ? C’est la question qu’ouvre Médée, qui n’hésite pas à tuer les enfants de l’infidèle Jason, pour tenter de l’atteindre dans son être... Il se trouve que ce sont aussi les siens.

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, PUF, 2010.
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« Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa » (1911), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, partie III, pp. 304-324.
Totem et tabou (1912), Paris, Payot, 1947
« Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 81-105.
« Deuil et mélancolie » (1916), Métapsychologie, Paris, PUF, 2010
« Un souvenir d’enfance de ‘Poésie et vérité’ » (1917), L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.
« Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Au-delà du principe de plaisir » (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), partie VII, ‘L’identification’, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1922), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 271-281. 
« Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« La négation » (1925), Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, partie II pp.135-139.
« Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 123-132.
Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Paris, PUF, 2011
Malaise dans la civilisation (1930), chap. V, VI, VII, Paris, Payot, 2010
« Sur la sexualité féminine » (1931), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, partie VIII pp.265-268.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980.
- Ecrits
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.
« L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 101-124.
« Sur la théorie du symbolisme d’Ernest Jones », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 697-717.
« Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 725-736.
« Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Autres écrits
« Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 23-84. (notamment : partie 2. Le complexe de l’intrusion)
« L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p.466.
« Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966
- Autres textes
« Quelques réflexions sur l’égo », Le coq héron, N°78, 1980, pp.3-13.
- Le Séminaire 
Le Séminaire livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, leçon du 05 mai 1954
Le Séminaire livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, leçon du 25 mai 1955
Le Séminaire livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, leçons des 30 novembre 1955, 11 janvier 1956, 15 février 1956.
Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, leçons du 21 novembre 1956 au 16 janvier 1957.
Le Séminaire livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, leçons des 18 décembre 1957, 23 et 3O avril 1958, et du 14 mai au 2 juillet 1958.
Le Séminaire livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de la Martinière, 2013, leçon du 17 juin 1959.
Le Séminaire livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, leçon du 18 mai 1960.
Le Séminaire livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, leçons des 1 et 8 mars 1961.
« L’identification », séminaire inédit, leçons des 14 mars 1962 et 20 juin 1962.
Le Séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004
Le Séminaire livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.131.
« L’objet de la psychanalyse », séminaire inédit, leçons du 27 avril 1966 au 22 juin 1966.
Le Séminaire livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 11 décembre 1968.
Le Séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, leçon du 20 mars 1973.
« Les non-dupes errent », séminaire inédit, leçon du 11 juin 1974.
« RSI », séminaire inédit, leçon du 15 avril 1975.
Autres références
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Assoun P.L., Leçons psychanalytiques sur la jalousie, Paris, Anthropos, 2011.
De Camy C., « Courte introduction sur la jalousie », Mensuel 99, EPFCL-France.
Clinique de la vie amoureuse – Actes des journées nationales de l’EPFCL, juillet 2003.
Klein M., Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1978.
Léger C., Chapitre sur l’Imaginaire in Lacan, Philosophie présente sous la direction de G. Miller, Bordas, Paris, 1987, pp. 31-57.
« L’objet a de Lacan – Incidences cliniques, Conséquences techniques », Revue de psychanalyse Champ Lacanien, N°5, juin 2007.
Mack Brunswick R., « Analyse d’un délire de jalousie », Féminité mascarade, études psychanalytiques, Hamon M.C. dir., Paris, Seuil, 1989.
Menès M., La névrose infantile, un trauma bénéfique ?, Paris, Ed. du Champ lacanien, 2006.
Menès M., L’enfant et le savoir, Paris, Seuil, 2012.
Porge E., « Le transfert à la cantonade », Littoral 1986, 18 : 5-16.
Segal, H., Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, Paris, PUF, 1969.
Soler C., Déclinaisons de l’angoisse, Cours 2000-2001, Documents du Champ Lacanien, EPFCL-France.
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Références dans la littérature
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Proust M., A la recherche du temps perdu, chap. V « La prisonnière », Paris, Gallimard, 1995.
Racine, Phèdre, Paris, Folio Gallimard, 1995.
Racine, La thébaïde ou Les frères ennemis (1664), Paris, Folio Gallimard, 2010.
Rousseau J.-J., Confessions, Paris, Folio Gallimard, 2009.
Shakespeare W., Othello, Paris, Folio Gallimard, 2001. (On retrouve le thème de la jalousie dans bien d’autres pièces de Shakespeare)