Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

« L’Autre au cœur du même, clinique de l’envie et de la jalousie »

L’envie, la jalousie résonnent dans la nuit des temps humains et sont les signes d’un mal originaire qui dérive de la libido négative que Freud a posé avec ce concept « déroutant » de pulsion de mort.

La jalousie haineuse nous la retrouvons à l’origine des mythes, que ce soit celui d’Abel et Caïn ou du Totem et tabou de Freud. C’est dans l’agressivité que va se nouer la relation spéculaire à notre semblable [1]. Nous pourrions ainsi nous demander pourquoi Caïn a raté son stade du miroir, ce moment structural que Lacan a qualifié de « métamorphose des relations de l’individu à son semblable » là où l’assomption jubilatoire de l’enfant face à son image est suivie de l’introduction (l’intrusion) à la question du frère, où la jalousie se situe alors au fondement même du lien social au même titre que l’agressivité.

Très tôt, dans « Les complexes familiaux », Lacan mentionne l’observation d’Augustin à propos d’un enfant qui regarde son puiné téter le sein de sa mère : « J’ai vu de mes yeux et bien observé un tout petit en proie à la jalousie… [2]» Dans cette observation ce qu’Augustin entrevoit c’est la valeur initiatrice de cette épreuve pour l’enfant, envie, jalousie que Lacan continuera de formaliser en les distinguant. Lacan à partir de l’exemple d’Augustin, de cet « invidia » liée au regard, montre que le petit enfant voit dans l’image de son frère celle de la complétude, il trouve dans l’Autre ce qui pour lui a été l’objet perdu.

Il y a chez l’être parlant une horreur fondamentale de l’étranger en soi et en l’autre, au cœur du même il y a l’Autre et le caractère irréductible de son altérité. Au cœur du sujet il y a le réel de la structure, là où l’affect convoque avec l’émergence du sujet son trait d’humanité voilant ainsi sa béance.

Cela nous amène à poser la question du désir, ce désir qui s’inscrit dans une loi de structure dont l’opérateur logique est le manque que ce soit dans la séparation ou le sevrage, à ce titre Lacan parle du complexe de sevrage comme le plus archaïque suivi dans un second temps du complexe d’intrusion. Le complexe en question n’a bien sûr rien à voir avec un quelconque développement (comme le stade du miroir d’ailleurs), son caractère culturel se situe dans sa fonction de lien social. Qu’en est-il du désir quand l’envie et la jalousie sont au premier plan ? Comment la cure peut prendre en considération et infléchir l’essence même du sujet : « en-vie » plutôt qu’envieux ?

La dimension prépondérante du regard comme objet pose l’interrogation sur le caractère de cet objet qui se situe comme manque dans le champ du visible, ce qui ne se voit pas dans l’image, l’observation d’Augustin met en évidence ce point où l’enfant dans la pâleur mortelle perçoit cette dimension de perte essentielle, point de naissance du désir. L’être dont je suis jaloux, mon semblable, est mon image, « où l’image dont il s’agit est image fondatrice de mon désir [3]» Plus tard, dans le séminaire … Ou pire, Lacan reviendra sur la notion de frère, l’inscrivant comme « fils du discours », celui qui se construit dans le discours analytique. Il finira plus tard par qualifier ce regard amer, empoisonné, de regard endeuillé donnant ainsi une issue par le symptôme à ce qu’Augustin appelait, « ces tentations » qui résultent de « la jouissance des yeux » que Lacan qualifiera de « jouissance substitutive première [4]»

Nous interrogerons comment ces deux affects sont présents dans les structures cliniques, que ce soit dans la certitude exemplaire de la paranoïa, le réel de la schizophrénie, la haine de soi du mélancolique, et quel est leur destin dans la névrose, dans l’enfance, l’adolescence et ensuite.

Nous verrons sous quelles formes symptomatiques ces affects se déclinent dans les institutions et comment avec la psychanalyse aborder la question de l’amour qui ne va pas nécessairement avec la haine.

[1] Lacan J., (1946) « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 188.
[2] Lacan J., (1938), « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 37.
[3] Lacan J., Le Séminaire « L’identification », 1961-1962, inédit, leçon du 14 mars 1962.
[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981
Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 91.

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, PUF, 2010.
« Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa » (1911), Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, partie III, pp. 304-324.
Totem et tabou (1912), Paris, Payot, 1947
« Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 81-105.
« Deuil et mélancolie » (1916), Métapsychologie, Paris, PUF, 2010
« Un souvenir d’enfance de ‘Poésie et vérité’ » (1917), L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.
« Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973.
« Au-delà du principe de plaisir » (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), partie VII, ‘L’identification’, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1922), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 271-281. 
« Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 2001.
« La négation » (1925), Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, partie II pp.135-139.
« Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, pp. 123-132.
Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Paris, PUF, 2011
Malaise dans la civilisation (1930), chap. V, VI, VII, Paris, Payot, 2010
« Sur la sexualité féminine » (1931), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, partie VIII pp.265-268.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980.
- Ecrits
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 93-100.
« L’agressivité en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 101-124.
« Sur la théorie du symbolisme d’Ernest Jones », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 697-717.
« Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 725-736.
« Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
- Autres écrits
« Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 23-84. (notamment : partie 2. Le complexe de l’intrusion)
« L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966, p.466.
« Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 1966
- Autres textes
« Quelques réflexions sur l’égo », Le coq héron, N°78, 1980, pp.3-13.
- Le Séminaire 
Le Séminaire livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, leçon du 05 mai 1954
Le Séminaire livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, leçon du 25 mai 1955
Le Séminaire livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, leçons des 30 novembre 1955, 11 janvier 1956, 15 février 1956.
Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, leçons du 21 novembre 1956 au 16 janvier 1957.
Le Séminaire livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, leçons des 18 décembre 1957, 23 et 3O avril 1958, et du 14 mai au 2 juillet 1958.
Le Séminaire livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de la Martinière, 2013, leçon du 17 juin 1959.
Le Séminaire livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, leçon du 18 mai 1960.
Le Séminaire livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991, leçons des 1 et 8 mars 1961.
« L’identification », séminaire inédit, leçons des 14 mars 1962 et 20 juin 1962.
Le Séminaire livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004
Le Séminaire livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p.131.
« L’objet de la psychanalyse », séminaire inédit, leçons du 27 avril 1966 au 22 juin 1966.
Le Séminaire livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 11 décembre 1968.
Le Séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, leçon du 20 mars 1973.
« Les non-dupes errent », séminaire inédit, leçon du 11 juin 1974.
« RSI », séminaire inédit, leçon du 15 avril 1975.
Autres références
Aparicio S., « Destins freudiens de l’envie et de la jalousie », La lettre de l’enfance et de l’adolescence, N° 62, Jalousie et envie, Érès, 2006
Assoun P.L., Leçons psychanalytiques sur la jalousie, Paris, Anthropos, 2011.
De Camy C., « Courte introduction sur la jalousie », Mensuel 99, EPFCL-France.
Clinique de la vie amoureuse – Actes des journées nationales de l’EPFCL, juillet 2003.
Klein M., Envie et gratitude et autres essais, Paris, Gallimard, 1978.
Léger C., Chapitre sur l’Imaginaire in Lacan, Philosophie présente sous la direction de G. Miller, Bordas, Paris, 1987, pp. 31-57.
« L’objet a de Lacan – Incidences cliniques, Conséquences techniques », Revue de psychanalyse Champ Lacanien, N°5, juin 2007.
Mack Brunswick R., « Analyse d’un délire de jalousie », Féminité mascarade, études psychanalytiques, Hamon M.C. dir., Paris, Seuil, 1989.
Menès M., La névrose infantile, un trauma bénéfique ?, Paris, Ed. du Champ lacanien, 2006.
Menès M., L’enfant et le savoir, Paris, Seuil, 2012.
Porge E., « Le transfert à la cantonade », Littoral 1986, 18 : 5-16.
Segal, H., Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, Paris, PUF, 1969.
Soler C., Déclinaisons de l’angoisse, Cours 2000-2001, Documents du Champ Lacanien, EPFCL-France.
Soler C., « Qu’est-ce qui nous affecte ? », Cours 2010-2011, Paris, Éditions du Champ Lacanien, pp.116-126.
Soler C., Les affects lacaniens, Paris, PUF, 2012.
Références dans la littérature
Saint Augustin, Confessions, Paris, Flammarion, 1993.
Duras M., Le ravissement de Lol V. Stein, Paris, Folio Gallimard, 1976.
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Euripide, Médée, Paris, Payot/Rivages, 1997.
Genet J., Les bonnes, Paris, Folio Gallimard, 2001.
Millet C., Jour de souffrance, Paris, Flammarion, 2008.
Proust M., A la recherche du temps perdu, chap. V « La prisonnière », Paris, Gallimard, 1995.
Racine, Phèdre, Paris, Folio Gallimard, 1995.
Racine, La thébaïde ou Les frères ennemis (1664), Paris, Folio Gallimard, 2010.
Rousseau J.-J., Confessions, Paris, Folio Gallimard, 2009.
Shakespeare W., Othello, Paris, Folio Gallimard, 2001. (On retrouve le thème de la jalousie dans bien d’autres pièces de Shakespeare)