Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

«  Clinique différentielle des sexes »

par Christophe Charles

  • « Quand vous avez pleuré, c’était sur vous seul, et non sur l’admirable impossibilité de la rejoindre à travers la différence qui vous sépare. ».

M Duras : La maladie de la mort

L’examen clinique du corps anatomique, le jour de sa naissance et parfois bien plus tôt in utéro, permet de déclarer l’enfant garçon ou fille.

Pourtant, depuis Freud et avec Lacan on sait que du fait qu’il est plongé dans le bain du langage de l’Autre parental, rien ne garanti à ce petit sujet dans son inconscient qu’il soit d’un sexe ou d’un autre.

La rencontre avec la différence des sexes, et notamment la découverte de la castration de la mère, est pour Freud un moment décisif quand au « choix » du sujet concernant sa structure : trois modalités s’offrent à lui : le refoulement névrotique, la forclusion psychotique ou le déni pervers.

Aucune inclinaison naturelle n’indique au sujet comment se comporter en tant que homme ou femme. L’humain est dénaturé du fait qu’il parle.

Autre complication encore, Freud découvre que l’inconscient ne connaît qu’un seul sexe. Un seul symbole, le phallus [1], représente dans l’inconscient les deux sexes pour tout sujet qu’il soit garçon ou fille anatomiquement.

Que suis-je ? Homme ou femme ? demande l’Hystérique à Freud.

Il faut alors, selon Freud, tout un processus d’élaboration psychique via l’Œdipe auquel l’enfant doit avoir recours pour s’orienter sexuellement, avec tous les heurts, dysfonctionnements et ratages, ce qui permet à Freud de repérer très tôt dans le symptôme, l’étiologie sexuelle.

Son œuvre démontre que si l’Œdipe pour lui, est une solution, elle reste pourtant en souffrance de succès, de normalisation, solution nécessaire certes, mais semée d’embûches, voire pour certains indépassable.

Il bute sur la question de l’être femme, et s’interroge sur ce qu’elle veut, ne trouvant comme réponse que celle d’avoir un enfant ce qui la fixe du côté « être mère », laissant opaque et énigmatique la question du féminin.

Comment une petite fille peut-elle « tourner » en femme en ayant le phallus comme seule boussole ? Cette question traverse toute l’œuvre de Freud depuis l’énigmatique formule chimique rencontrée au fond de la gorge d’Irma [2], jusqu'à ses dernières conférences de 1932 sur la féminité [3].

A la dialectique freudienne d’avoir ou non le phallus (avec les conséquences possibles concernant la question de la menace de castration côté homme, ou de la revendication phallique côté femme), Lacan oppose un déplacement :

Il a très tôt remis en cause l’Œdipe Freudien, « qui ne saurait longtemps encore tenir l’affiche [4]».

En mettant l’accent sur la rencontre avec la castration maternelle, Lacan va pouvoir se distancier de la question « d’avoir ou pas » pour interroger la place de l’enfant : d’abord phallus imaginaire de la mère, il devra expérimenter psychiquement qu’il ne l’est pas, le phallus pour la mère et cela pour les deux sexes.

Avec la « signification du phallus [5]», Lacan met le phallus en place de signifiant (du manque) qui rend compte de la dissymétrie entre les sexes.

Il permet au garçon d’orienter sa question du côté de l’avoir, à la fille du côté de l’être, le phallus, sans pour autant que ni l’un ni l’autre ne le soit ou le possède vraiment (avec les deux formulations : ne pas être sans l’avoir, côté homme/ne pas être sans l’être, côté femme).

Mais Lacan n’en restera pas là.

En 1972, il espère « arriver à faire sortir du nouveau sur la sexualité féminine [6]».

Dans le séminaire Encore, en 1972, Lacan propose avec les formules de la sexuation [7], un déplacement de la question du signifiant et donc du désir vers la question de la Jouissance, et une dissymétrie des jouissances.

On passe d’une conception du désir toujours phalliquement orienté (qui est la logique de l’inconscient qui ne connaît que le Un phallique), à celle d’une répartition des jouissances, avec côté femme, une jouissance dite supplémentaire (et non complémentaire) et qui n’est pas sans rapport avec le corps. Le pas-tout indique ce qui excède au phallus. Pas tout pris par la fonction phallique, le sujet féminin peut rencontrer une jouissance qui s’éprouve et dont rien ne peut se dire.

Lacan passe de la notion de sujet à celle de parlêtre pour accentuer cette prise en compte du corps jouissant du parlant.

L’assertion lacanienne : « il n’y a pas de rapport sexuel » rend compte de l’inexistence de rapport entre les jouissances dans le tableau des formules de la sexuation.

Quelles conséquences pour une clinique différentielle des sexes ?

Lacan emploie le néologisme de « trou-matisme » pour rendre sensible que ce qui fait trauma pour le sujet est la rencontre avec le trou de l’Autre du langage, qui concerne le sexe et la mort qui constituent deux irreprésentables.

La rencontre sur le corps d’une jouissance hors signification qui ne peut être référée à l’Autre du langage, laisse le sujet aux prises avec une angoisse qui concerne ce réel énigmatique.

Comment le sujet se débrouille-t-il face à cet innommable de la castration ?


La clinique est toujours celle du sujet de l’inconscient qui s’est construit au champ de l’Autre. Elle s’intéresse à la singularité propre du sujet. Cette singularité concerne ses modalités de désir, de jouissance, son symptôme et bien sûr les solutions qu’il a trouvées pour « se faire » à son sexe et pouvoir assumer sa position sexuée et sa jouissance au regard de l’Autre. Y a-t-il une clinique différentielle du sujet de l’inconscient ? Comment entendre l’assertion lacanienne « l’être sexué s’autorise de lui-même » ?


Existe-t-il des spécificités cliniques concernant l’homme ou la femme ?

Si la logique phallique peut rendre compte dans la clinique de la névrose d’une plus grande propension du sujet masculin à être porté à l’obsession, et au du sujet féminin à l’hystérie, l’apport de Lacan concernant le pas-tout du féminin, peut il rendre compte d’une clinique spécifique d’un sujet « affecté » par le pas-tout ?

Si l’hystérique « fait l’homme » et se remparde derrière le phallus pour adresser sa question au maître, il s’agira de bien la différencier de la position du sujet féminin qui est au delà du phallus. Que demande-t-elle et en quoi cette demande diffère-t-elle radicalement de l’hystérique? En quoi pouvons nous reconnaître sa spécificité dans le pas-tout ?


Le sujet psychotique restant en deça de la solution oedipienne et le nom du père étant inopérant, quel type de rapport peut il avoir avec l’autre sexe? Est ce pour lui, un véritable partenaire sexuel et à quel place le met il ? Comment peut il (ou non) se débrouiller avec le réel du sexe rencontré dans l’autre ?


Le thème de cette année permet d’interroger cliniquement comment chaque sujet est concerné par la question du différent, de l’Hétéros. Peut on penser que si pour Freud le phallus est au centre de la vie psychique, pour autant, c’est avec Lacan et la logique du pas-tout et du féminin que chaque sujet se doit de rendre compte de sa responsabilité quant au trauma sexuel et de la marque de jouissance indélébile qui signe sa singularité de symptôme ?

Quelles conséquences pour une clinique différentielle ?

  1. Le primat du phallus, 1923
  2. Freud S., « L’interprétation des rêves », in Œuvres complètes IV, Puf, 2004, pp. 141-156
  3. Freud S., « La féminité » in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Folio, Gallimard, 1984
  4. Lacan, J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », in Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 813
  5. Lacan, J., « La signification du phallus, in Ecrits, Paris, Seuil, pp. 686-695
  6. Lacan, J., Le séminaire livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 54
  7. Ibid, p. 73

Références bibliographiques

FREUD Sigmund
Freud S. et Breuer J., Études sur l’hystérie (1895), Paris, PUF, 1956.
Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, PUF, 2010.
« Les théories sexuelles infantiles » (1908), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.
« Un type particulier de choix d’objet chez l’homme » (1910), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 47-55.
« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (1912), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 55-65.
« Le tabou de la virginité » (1918), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 66-80.
« Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 81-105.
« L’organisation génitale infantile » (1923), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 113-116.
« La disparition du complexe d’Œdipe » (1923), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 117-122.
« Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 123-132.
« Le fétichisme » (1927), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 133-138.
« Sur la sexualité féminine » (1931), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 139-155.
« Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » (1920), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973,, p. 245-270.
« Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité » (1922), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973,, p. 271-281.
« Le problème économique du masochisme » (1924), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973,, p. 287-297.
« Pulsions et destins des pulsions » (1915), dans Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1968.
« Conférence sur la féminité », dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984.
LACAN Jacques
- Ecrits
« D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 531-583.
« Remarques sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 647-684.
« La signification du phallus », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 685-695.
« Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 725-736.
« Jeunesse de Gide », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 739-764.
« La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 855-877.

- Autres écrits
« Présentation des Mémoires d’un nevropathe », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 213-217.
« Allocutions sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 361-371.
« Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 403-447.
« L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 449-495.
« Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 509-545.
« Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 561-563.
« Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 565-570.

- Autres textes
« Conférence de Genève sur le symptôme », inédit.

- Le Séminaire 
Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981.
Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.
Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998.
Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Seuil, 1991.
Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004.
Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.
Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2007
Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, Paris Seuil, 2011.
Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.
Le Séminaire, « Les non-dupes errent », 1973-1974, inédit.
Le Séminaire, « RSI », 1974-1975, inédit.
Le Séminaire, « L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », 1976-1977, inédit.
Le Séminaire, « Le moment de conclure », 1977-1978, inédit.
Le Séminaire, « La topologie et le temps », 1978-1979, inédit.

Autres références
Bousseyroux Nicole, Réel de femmes – Essai de psychanalyse, Paris, Stilus, 2017.
Izcovich Anita, La femme, la lettre et l’image – Essai de psychanalyse, Paris, Stilus, 2016.
Soler C., « La malédiction sur le sexe », cours 1996-1997, Université de Paris VIII, Département de psychanalyse, Section Clinique.
Soler C., Ce que Lacan disait des femmes, Paris, Champ Lacanien, 2003.
Menès M., La névrose infantile, un trauma bénéfique ?, Paris, Ed. du Champ lacanien, 2006.
Menès M., L’enfant et le savoir, Paris, Seuil, 2012.
Pellion F., « Enfant vs analysant ? », Mensuel 101, EPFCL-France.
Schreber D. P., Mémoires d’un névropathe, Paris, Seuil, 1975.
Clinique de la vie amoureuse – Actes des journées nationales de l’EPFCL, juillet 2003.
« Le choix du sexe », Revue de psychanalyse Champ Lacanien, N°17, juin 2015.

Références dans la littérature
Allais A., Un drame bien parisien, Paris, Éditions Être, 2007.
Appolinaire G., Les Mamelles de Tirésias, Paris, Gallimard, 1972.
Duras M., La maladie de la mort, Paris, Éditions de minuit, 1982.