Formations cliniques du Champ lacanien

Collèges de Clinique Psychanalytique

Thème de l'année

« Parole et violence »

par Geneviève Lacombe

La violence, la parole.

Dans notre monde contemporain avec son cortège de violences sociales politiques, mais aussi de catastrophes naturelles qui sont d’un autre registre, on oppose violence et parole, parole des victimes qui souffrent, à qui une cellule psychologique composée de professionnels spécialistes de l’écoute, offre son écoute comme un traitement de ladite souffrance reconnue et nommée traumatisme, comme ce qui permettrait que puisse commencer « le travail du deuil ».
Or la violence n’est pas qu’un phénomène de société... elle concerne tout un chacun dans son intimité/ extimité.

C’est ce que Freud, citant Plaute, pointe en disant que l’homme est un loup pour l’homme (Cf. Malaise dans la civilisation) et que Lacan reprend dans la première leçon du Séminaire V en affirmant que « l’homme est au naturel [...] une bête féroce féroce ».

Mais il introduit ce qui l’en distingue : « Tout homme est un animal sauf à ce qu’il se n’homme [1] ».

Dans le Séminaire V (Les Formations de l’inconscient) il avait déjà donné au discours un rôle humanisant : « Le discours ne dit absolument rien, sinon de vous signaler que je suis un animal parlant. C'est le discours commun, fait de mots pour ne rien dire, grâce à quoi on s'assure que l'on n'a pas simplement affaire en face de soi à ce que l'homme est au naturel, à savoir une bête féroce [2] ».

« Tout homme est un animal, sauf à ce qu'il se n'homme »… Lacan accompagne cette formulation d’un commentaire : « Je vous ai mis ça au tableau histoire de vous mettre en train… Cette petite formule n'a pas la préten­tion d'être de la pensée. Il se peut que ça serve quand même de point d'accrochage, de pivot… »
Ainsi, de l’animal aussi féroce soit-il, il ne vient à l’idée de personne de dire qu’il est violent. Seul du parlêtre on peut dire qu’il fait acte de violence ou qu’il éprouve comme violence ce qu’il subit de l’Autre/l’autre, le grand et le petit, pour caractériser ce qui malgré le langage reste structurellement en latence prêt à surgir, au moins en rêve . L’homme « sait que son désir s’est formé de la zone qui fait barrière à la jouissance [3] ».

Il y aura, sans doute, à distinguer et répartir agressivité, violence, rivalité, dans les 3 registres R, S, I, quant à la parole, laquelle peut tout aussi bien avoir des effets thérapeutiques par rapport au traumatisme que, en certaines occasions, des effets dévastateurs. On connaît l’expression : il y a des mots qui tuent !
Sur le plan éthique, accepter la demande d’être écouté, c’est à dire être entendu, comporte une responsabilité pour celui qui accepte ou même qui offre son écoute. Il ne s’agit pas de récuser les cellules psychologiques mises en place par les responsables publics, mais d’en cerner les limites.

  1. Lacan, J., Le Séminaire, livre XV, L'Acte psychanalytique, Paris, Seuil, 1973, leçon du 20 mars 1968.
  2. Lacan, J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l'inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 17.
  3. Lacan, J., « La psychanalyse en ce temps », Conférence au Grand Orient.

Références bibliographiques

Concernant Freud sont indiquées les éditions courantes (il existe souvent des éditions de poche plus récentes). Tous les textes se trouvent aussi dans les « œuvres complètes » en français et dans des éditions électroniques. En ce qui concerne Lacan sont indiquées les éditions du Seuil, sauf pour la Conférence à Baltimore.

FREUD Sigmund
« Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle (L’Homme aux rats) », 1909, Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1975, p. 199-253.
« Actuelles sur la guerre et la mort » in Actuelles sur la guerre et la mort, et autres textes, 1915, Paris, PUF, Quadrige, 2012, p. 1-33.
« Nous et la mort », ibidem, p. 33-49.
« Pourquoi la guerre ? Correspondance avec Einstein », 1933, ibidem, p. 56-75.
« Criminels par conscience de culpabilité », 1915, Œuvres complètes, Paris, PUF, 2002, tome XV, p. 38-40.
« Morale sexuelle civilisée et la nervosité moderne », 1908, La Vie sexuelle, Paris, PUF, p. 26-46.
« Pulsion et destin des pulsions », 1915, Métapsychologie, Gallimard, Idées, p. 11-44.
Psychologie des masses et analyse du moi, 1921, Paris, PUF, Quadrige, 2010, particulièrement chapitre VII (Identification), IX et X.
Le Malaise dans la culture, 1930, Paris, PUF, Quadrige, 2015 (Particulièrement chap. VII : surmoi).
« Contribution à la discussion sur le suicide », 1910, Résultats, Idées, Problèmes, tome 1, Paris, PUF, 1984, p. 131-132.
« Introduction à la psychanalyse des névroses de guerre » (1919), ibidem, p. 243.
« Ephémère destinée », 1915, ibidem, p. 233.
« Dostoïevski et le parricide », 1928, Résultats, Idées, Problèmes, tome 2, Paris, PUF, p. 162-180.
« Actions compulsionnelles et exercices religieux », 1907, in Névrose, Psychose et Perversions, Paris, PUF, 1973, p. 133-142.
« Sur la psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine », 1920, ibidem, p. 245-270.
« Le problème économique du masochisme », 1924, ibidem, p. 287-297.
« un enfant est battu », 1919, ibidem, p. 219.
« Au-delà du principe de plaisir », 1920, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1979, p. 7-82.
« Le moi et le ça », 1923, ibidem, p 177-234, 3e partie (moi, surmoi...) et 4e partie.
Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2009 : proton pseudos et autres textes sur le trauma
Les cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1993
L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939, Paris, Gallimard.
L’avenir d’une illusion, PUF, Collection quadrige, 2013, Paris.
LACAN Jacques
De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil-Points, 1980, 2e partie le « cas Aimée » (passage à l’acte).
« Motifs du crime paranoïaque : le crime des « sœurs Papin », ibidem, 1933, p. 396.
- Ecrits
« Au-delà du principe de réalité », p. 73-92.
« Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », p. 93-100.
« L'agressivité en psychanalyse », p. 101-124.
« Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », p. 125-149.
« Propos sur la causalité psychique », p. 151-193
« Fonction et champ de la parole et du langage », p. 237-322.
« Introduction au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », p. 369-380.
« La direction de la cure et les principes de son pouvoir », p. 585-645.
« Kant avec Sade », p. 765-790.
« Subversion du sujet et dialectique du désir », p. 808.
« Variantes de la cure-type », p. 323-362.
« D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », p. 531-583.
- Autres écrits
« Prémisses à tout développement possible de la criminologie », p. 121.
« Introduction à l'édition en langue allemande des Écrits », p. 553-559.
« Radiophonie », question V, p. 431-440, p. 127.
« L’Étourdit », p. 449 (ou Scilicet 4).
« Télévision », question V, p. 529-534.
- Conférences
Communication et discussions faite au Symposium international du John Hopkins center à Baltimore, 21 octobre 1966, inédit, site de l’Ecole Lacanienne de Psychanalyse, Lacan - pas tout Lacan, lien : http://ecole-lacanienne.net/wp-content/uploads/2016/04/1966-10-21.pdf
La troisième, lien : http://www.valas.fr
La conférence sur le symptôme à Genève, lien : http://aejcpp. free.fr/lacan
- Le Séminaire 
Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, sur la notion d’acte et de parole, p. 126-127, 254, 264, 272, 289-294.
Le Séminaire, livre V, Les Formations de l'inconscient, Paris, Seuil, 1998 : leçons XXVII (Agressivité chez l’obsessionnel), XVIII.
Le Séminaire, livre VII, L'Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986 : le problème de la sublimation dans les leçons VII, VIII, I, et le paradoxe de la jouissance dans les leçons XII, XIV, XV, XVI XVII et XVIII.
Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004 : leçons VIII, IX (passage à l’acte et acting out) et XXIII (chap 3).
Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973 : leçon XIV.
Le Séminaire, livre XVII, L'Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991 : leçons I, II (tyrannie du savoir), III, IV (4e partie), V (jouissance de la chatouille à la flambée d'essence), VII (impératif catégorique, p. 119-121), VIII (chap. 1 et 2, castration, meurtre du père).
Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975 : leçons VIII, IX et X, XI (p. 110, 132-133 sur la haine).
Ouvrages collectifs de psychanalyse
« Liaisons et déliaisons selon la clinique psychanalytique », Revue Champ lacanien, N° 19.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Mensuel de l’EPFCL, no 104, p. 25-64.
« Traumatismes, cause et suites », Actes des journées de l’EPFCL, décembre 2004.
« Haine et violence : questions pour la psychanalyse ? », Actes de la journée d’étude du pôle 5, Rodez, 2015.
Benslama F. (sous la direction de), L’Idéal et la cruauté – Subjectivité et politique de la radicalisation, éditions lignes, 2016.
Christien-Prouet C. (sous la direction de), Effraction de la pudeur : Quand la violence politique fait ravage, Toulouse, Érès, 2016.
Autres références psychanalytiques (par auteur)
Aichorn A, Jeunesse à l’abandon, 1925, Toulouse, Privat, 1973.
Alexander F., Staub H., Le criminel et ses juges, 1928, Paris, Gallimard, 1938, Collection psychologie.
Askofaré S., Sauret M.-J., « Clinique de la violence. Recherche psychanalytique », Psychopathologie du travail, Cliniques Méditerranéennes, no 66, 2002, p. 241-260.
Aulagnier P. , La violence de l’interprétation, Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1986.
Benslama F., « Un furieux désir de sacrifice », Le Surmusulman, Paris, Seuil, 2016, ou Essais points, 2018.
Bergeret J., La violence fondamentale, Paris, Dunod, 1984.
Ferenczi S., « réflexion sur le traumatisme », Psychanalyse IV et autres textes sur le traumatisme, Payot éd.
Hirigoyen M.-F., Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Julien P. , L’étrange jouissance du prochain. Éthique et psychanalyse, Seuil, 1995.
Soler C. , « Lalangue, traumatique », dans Revue des Collèges de Clinique psychanalytique du Champ Lacanien n°7 - Trauma et fantasme, mars 2008.
Winnicott D. W. 1975. « La crainte de l’effondrement », Nouvelle Revue de Psychanalyse, 11, Paris, puf.
Winnicott D. W. 1971. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975.
Références Philosophiques
Adorno Th. W., Modèles critiques, Paris, Payot, 2003.
Althusser L., « L'avenir dure longtemps », Stock/IMEC, nouvelle édition.
Arendt H., « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal », Les Origines du totalitarisme, Paris, Quarto Gallimard, 2002, p. 1015-1305.
Arendt H., Du mensonge à la violence : Essais de politique contemporaine, 1969-72, Paris, Pocket, 2002.
Arendt H., La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
Benjamin W., « Critique de la violence », Œuvres I, Folio, p. 210-243
Blanchot M., L’Entretien infini, Gallimard, 1942
Derrida J., L’écriture et la différence, Paris, Le Seuil, 1967.
Engels F., Le Rôle de la violence dans l’histoire, (1887-1888), Paris, Éditions sociales, 1976.
Hagège C., Les religions, la parole et la violence, Paris, Odile Jacob, 2017.
Heidegger M., Acheminement vers la parole, Trad. de l'allemand par Jean Beaufret, Wolfgang Brokmeier et François Fédier, Collection Classiques de la Philosophie, Gallimard 1976.
Gracian B. : « Le précipice de la vie », Le Criticon, tome 1, Éditions Allia.
Le Goff J.-P. , La barbarie douce, Ed. La Découverte, Paris, 1999.
Levinas E., L’éthique et l’infini, Paris, Fayard, 1996.
Nietzsche F. W., Généalogie de la morale (1887), 2e dissertation (violence de la dette), Gallimard, 2006, Collection Folio plus philosophie.
Nietzsche F. W., Ainsi parlait Zarathoustra (1885), GF Flammarion, 1996.
Searles H., L’effort pour rendre l’autre fou, Gallimard, Paris, 1977.
Sibertin–Blanc G. (sous la direction de), Violences, anthropologie, politique, philosophie, Euro Philosophie Éditions, 2017, ou version téléchargeable.